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samedi, novembre 24, 2007

Nassim Nicholas Taleb, le sauvage de la finance

LE MONDE | 20.11.07 | 14h44 • Mis à jour le 20.11.07 | 14h44

Jean mal coupé. Chemise débraillée. Barbe approximative. Installé dans un petit restaurant libanais de Manhattan, Nassim Nicholas Taleb détonne dans le milieu des golden boys new-yorkais. "Je ne me souviens pas l'avoir jamais vu porter un costume", confirme Carl Bareiro, son ami et ancien collègue au sein de la banque d'affaires Crédit suisse First Boston. "Je suis toujours habillé comme ça", confirme l'intéressé. "Ça choque parfois", concède-t-il.

Nassim Nicholas Taleb, 47 ans, est assez diplômé (master de finances à l'université de Wharton, aux Etats-Unis, doctorat d'économie à l'université Paris-IX-Dauphine...), polyglotte (il assure parler sept langues et en lire dix, dont l'arabe, l'hébreu, le grec...) et n'en est pas à sa première incartade dans le milieu convenu de la finance. Choquer fait même partie de son fonds de commerce. Depuis qu'il a publié son deuxième ouvrage, en 2005, Fooled by Randomness, traduit en français par Le Hasard sauvage (Les Belles Lettres, 21 euros), cet expert du hasard, détracteur des probabilités financières, suscite les polémiques, voire les encourage. Son premier livre était consacré à la technique financière.

Ses écrits sont des best-sellers qui dépassent les 200 000 exemplaires aux Etats-Unis. Ils cherchent à démonter les modèles statistiques des financiers, utilisés par les fonds spéculatifs (hedge funds), pour engranger un maximum de profits. Nassim Nicholas Taleb est lui-même familier desdits modèles. "J'ai été trader pendant dix-huit ans. Je sais que ça ne marche pas", tranche-t-il aujourd'hui. Il en fait la démonstration dans ses livres et depuis neuf ans dans les universités les plus prestigieuses, New York, Massachusetts, London Business School. "Je donne des cours de logique et de finance. J'explique aux élèves que ce qu'on leur apprend est faux", lâche-t-il.

Cette apparente contradiction n'est pas sans effet secondaire. "Si Nassim Nicholas Taleb avait été contemporain de Socrate, il eût certainement été condamné à mort par ses pairs pour les critiques acerbes et fort justes dont il les abreuve", estime sans ironie sa traductrice dans la préface du dernier ouvrage.

A défaut de mise à mort, les requins de la finance ont tenté de le discréditer. Nassim Taleb gère aujourd'hui son propre hedge fund à New York. "Certains ont fait courir le bruit que j'avais accumulé des pertes de près de 1 milliard de dollars. C'est totalement faux", grommelle-t-il. Mais, pour certains, Taleb joue aussi de la critique dont il fait l'objet. "Il prend parfois une posture un peu christique. Il est assez critiqué, mais c'est aussi une forme de marketing", explique un trader à New York.

Habitué des médias et des studios de télévision aux Etats-Unis, ce trublion n'hésite pas à quitter un plateau, même prestigieux, dès qu'il s'estime persécuté ou incompris. Tout en se prêtant assez facilement au jeu de l'interview. "Nassim énerve beaucoup de gens, ce qui l'amuse, car plus que tout il veut débattre", atteste l'un de ses amis.

Débattre, mais aussi faire entendre "sa" vérité. Nassim Nicholas Taleb se pose en Robin des bois de la finance. Et pioche ses arguments dans la philosophie ou les sciences cognitives plus que dans les manuels d'économie. "Ma bibliothèque contient presque autant de livres que celle d'Umberto Eco", assure-t-il avec orgueil. Il admire des penseurs plus ou moins connus : Pierre Bayle (1647-1706), Simon Foucher (1644-1696), Pierre-Daniel Huet (1630-1721), ou encore le spécialiste des sceptiques grecs Victor Brochard (1848-1907). Il cite aussi Montaigne "pour son humilité épistémologique et son habileté à savoir gérer sa vie en fonction de ce qu'il ne sait pas".

Son combat : l'"éthique". Sa bête noire : les financiers qui s'enrichissent en dupant les investisseurs sur leur prétendu sens des affaires. Pour lui, les traders sont la plupart du temps "des nigauds chanceux". Le Hasard sauvage débute ainsi par le récit de la réussite d'un financier riche et audacieux, John. "Un bref échange professionnel aurait révélé qu'il avait la profondeur intellectuelle d'un professeur d'aérobic", écrit-il. Chez les courtiers, le parallèle irrite.

Mais Taleb persiste. "Le monde de la finance est dominé par les événements rares", estime-t-il. La richesse est donc le fruit du hasard, d'une roulette russe, et non d'un talent quelconque. Et de dénoncer ceux qui se vantent de dompter l'avenir grâce à des modèles de probabilités sophistiqués. "Au coeur de ces modèles il y a des mathématiques élégantes, mais la vie n'est pas élégante", insiste-t-il.

Nassim garde en mémoire la guerre du Liban en 1975 : "Un choc." Il avait 15 ans à l'époque et devra s'exiler en France une année, avant de reprendre ses études au lycée français de Beyrouth. Sa famille, tissée d'anciennes éminences politiques (son grand-père et son arrière-grand-père maternels ont été vice-premier ministre au Liban), restera marquée. De ce traumatisme, Taleb retiendra que les crises, quelles qu'elles soient, sont le lot de l'histoire. Laisser croire qu'on peut empêcher ou maîtriser une catastrophe, c'est "mépriser l'histoire", estime-t-il.

Pour les experts, la pilule est dure à avaler. Nicole El Karoui, normalienne, professeur à l'Ecole polytechnique et à Dauphine, où son master "Probabilités et finance" forme les futurs cracks de la finance, balaie rapidement le "sujet Nassim" : "Ce qu'il dit est très pertinent, mais ce n'est pas un mathématicien, c'est un gestionnaire." "Et un provocateur", ajoute-t-elle.

Nassim Nicholas Taleb a parfois des allures de savant fou. Il ne répond pas au téléphone. "Le bruit me déconcentre", explique-t-il. Mais si sa démonstration est effrontée, les événements lui donnent raison. Le krach boursier de 1987 a fait péricliter les premiers systèmes électroniques, les "program trading", utilisés par les traders à l'époque. Cet été, la crise financière due aux déboires des crédits immobiliers à risque aux Etats-Unis, les fameux subprimes, a encore chahuté les modèles statistiques financiers.

Nassim Taleb espère donc que son ouvrage finira par rencontrer un écho planétaire. " Le Hasard sauvage a été traduit en vingt-trois langues", se réjouit-il. Mais, en France, son oeuvre est passée inaperçue. "Les Français ont toujours mis du temps à m'aimer", regrette-t-il. En attendant la reconnaissance hexagonale, il parcourt le monde pour développer sa thèse dans les colloques.

Philosophe. Prêcheur. Nassim Nicholas Taleb est alors subitement rattrapé par son profil de financier. "Pour mes interventions, je suis presque aussi bien payé qu'Alan Greenspan (l'ancien président de la Réserve fédérale américaine)", glisse-t-il. Et de montrer avec fierté le chiffre de 100 000 dollars qui doit être viré prochainement sur son compte en banque.

Claire Gatinois
Article paru dans l'édition du 21.11.07.

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Les salaires, fil rouge de la colère

De Yoplait aux agences bancaires LCL, les arrêts de travail se multiplient depuis 15 jours.

NICOLAS CORI et PIERRE-HENRI ALLAIN (envoyé spécial au Mans)
LIBERATION.FR: vendredi 23 novembre 2007

Le service public est loin d’être le seul à avoir mal à son pouvoir d’achat. Car mardi, jour de la grève des fonctionnaires, c’était aussi celle de salariés de plusieurs entreprises privées de l’agroalimentaire. Au total, un peu partout en France, 500 appels à participer aux manifestations ou à arrêter le travail sur les sites des entreprises ont été lancés. «Le pouvoir d’achat a tellement diminué que tous les salariés sont pris à la gorge», estime Maryse Treton, secrétaire de la fédération CGT pour l’agroalimentaire. Et l’industrie agroalimentaire connaît aussi la pénibilité: «Depuis une dizaine d’années, le nombre de maladies professionnelles et d’accidents du travail a explosé. On compte actuellement un mort par semaine en moyenne dû à un accident du travail dans ce secteur.»

Avant-postes. Au Mans, plus de 80 % des 330 salariés de l’usine Yoplait ont débrayé pendant deux heures. «Nous avons été surpris par l’ampleur de la mobilisation, souligne Thierry Renaudin, délégué CGT. Il y avait parmi nous des salariés qui d’habitude ne nous suivent pas.» Pour le syndicat, plus question de se satisfaire des 1,6 % d’augmentation négociée en février par la CFDT et la CFTC. «Il y a cinq ans, on produisait au Mans 100 000 tonnes de produits frais [yaourts, fromage, crème fraîche, ndlr], précise Philippe Trassard, secrétaire du CCE de Yoplait-France. Aujourd’hui, on en produit 160 000 tonnes avec presque 200 personnes en moins et une rentabilité bien plus importante.»Les salaires, eux, n’ont guère augmenté: entre 1 400 et 1 500 euros nets par mois pour des employés dont l’âge moyen est de 43 à 45 ans. «Il y a de moins en moins de monde dans l’usine et la charge de travail est de plus en plus élevée, résume Jean-Marie, 44 ans, en blouson bleu et tenue blanche de rigueur. Pendant ce temps tout augmente, les prix et les bénéfices de l’entreprise, tout sauf nos salaires.» Sur les deux autres sites industriels de Yoplait, à Vienne en Isère (300 salariés) et à Monéteau dans l’Yonne (210 salariés), le débrayage s’est prolongé jusqu’à mercredi midi. Dans la Sarthe, l’entreprise de salaisons Bahier (380 personnes) a quant à elle été aux avant-postes. Ses salariés avaient entamé dès dimanche une grève qui s’est terminée mardi soir. Et toujours les mêmes revendications: revalorisation des rémunérations (certaines ne dépassent pas 1 000 euros net), et meilleures conditions de travail. La CGT de l’agroalimentaire annonce d’ailleurs à ce sujet une campagne au slogan explicite: «Arrêtez le massacre!»

Faramineux. A Paris, autre secteur, autre grève. Dans la banque, il y a les traders, qui gagnent des sommes faramineuses, mais aussi les salariés qui travaillent dans les agences ou le «back-office». Et dont les fiches de paie ne souffrent pas la comparaison. Certains d’entre eux à LCL (ex-Crédit lyonnais) étaient en grève hier, à l’appel de FO, de la CGT et de la CFTC, pour demander des hausses de salaire et protester contre leurs conditions de travail. Selon la direction, plus de 30 agences sur 2000 étaient fermées, pour un taux de 9 % de grévistes (30 % selon la CGT).

Devant le siège de LCL, boulevard des Italiens, où 300 salariés étaient rassemblés, on rappelle que le scandale du Lyonnais, dans les années 1990, avait poussé les salariés à accepter pendant des années de modérer leurs salaires. «On a lourdement payé, raconte Francine Guillard (CGT). Aujourd’hui, les profits sont de retour, colossaux. Sauf que la direction veut bien partager les pertes, mais pas les profits.» Suite à la négociation salariale, l’entreprise propose 625 euros d’augmentation par an pour les salariés dont le revenu est inférieur à 33 000 euros par an. Soit 77 % du personnel. Un petit geste qui ne satisfait pas. «Il ne s’agit que de suivre l’inflation» , remarque Philippe Kernivinen (FO). Et qui en plus, est assorti d’un «chantage» : si aucune organisation ne signe l’accord, la hausse ne sera plus que de 450 euros. Le reste de l’enveloppe servant à des augmentations individuelles.

«Idée reçue». Pour autant, personne ne décrit une situation rose dans le reste de la profession. «Pourquoi croyez-vous que la Société générale loue le stade de France pour recruter des jeunes?, souligne Sébastien Busiris, secrétaire fédéral FO. C’est une idée reçue de croire que les employés de banque sont bien payés. Et les jeunes diplômés s’en rendent compte.» Et le délégué FO de souligner que Sarkozy a beau brandir la question du pouvoir d’achat, la profession bancaire, elle, n’en a cure. Une réunion sur les négociations salariales au niveau de la branche est prévue lundi matin à l’Association française des banques (AFB), mais, a priori, aucune hausse ne devrait être proposée.